Taïeb Hafsi
Professeur émérite, HEC Montréal.Abraham Lincoln et l’exemple américain
Présentation des notes
Cette chronique économique et sociale présente une série de notes destinées à clarifier les règles importantes qu’un état intelligent utilise ou respecte pour stimuler un fonctionnement économique et un équilibre social satisfaisant. Ces notes sont élaborées en ayant surtout à l’esprit les besoins des pays dont les économies sont émergentes. Elles sont utiles notamment pour l’Algérie et les pays du front méditerranéen de l’Afrique. Elles peuvent aussi être utiles pour l’ensemble des pays africains et des pays du tiers-monde.
L’auteur est professeur émérite en stratégie des organisations à HEC Montréal et membre de la Société royale du Canada. Il a une longue expérience en enseignement et recherche sur les sujets de management appliqué aux organisations complexes, en particulier les états, les organisations diversifiées et les organisations internationales. Ses travaux sur ces sujets ont été diffusés dans plus de 40 livres et 150 articles de revues internationales.
Pour un pays aussi tiraillé que l’Algérie, il y a un grand besoin d’exemples pour asseoir nos choix et nos modèles de développement. L’exemple qui s’est imposé à l’Algérie du fait de l’histoire et de la facilité a été le modèle français. Il est impressionnant de voir d’ailleurs combien les problèmes de l’Algérie sont devenus ou sont perçus comme très similaires à ceux de la France. Pourtant, la France dispose d’un vieil état, conçu il y a huit siècles et beaucoup renforcé par l’expérimentation napoléonienne. Il a des ressorts particuliers qui lui ont permis de s’adapter malgré les crises et les révolutions.
Les élites algériennes devraient chercher des exemples de pays où, comme en Algérie, les élites ont commencé à partir de zéro la construction d’un état et d’une économie. Dans l’histoire je ne connais que deux exemples pertinents, celui des États-Unis et du Canada. Curieusement, ces deux pays maintenant très développés ont eu une naissance qui ressemble à celle de l’Algérie. Les États-Unis se sont battus contre une vieille puissance coloniale, l’Angleterre, et l’ont expulsé par une (petite) lutte armée. Le Canada a été plus accommodant, obtenant son indépendance de manière plus progressive, seul le Québec ayant été ouvertement hostile. Mais les deux ont eu à faire face à la construction d’un pays à partir de rien, sinon l’exemple colonial.
La similitude de l’Algérie avec les États-Unis, en matière de lutte pour l’indépendance, est tellement frappante qu’on peut dire que l’Algérie est l’Amérique de l’Afrique. Après leur indépendance, la similitude continue jusqu’à un certain point. Les Américains se sont beaucoup battus entre eux avant de trouver une voie pacifique. De ce point de vue-là, c’est un bon exemple pour nous. À la différence de l’Algérie cependant la démarche organisationnelle qui s’est imposé à l’Amérique était décentralisée, alors que la démarche algérienne est centralisée, probablement à cause de la nature du modèle colonial auquel les pays ont été soumis et de la religion protestante aux États-Unis, elle-même organisée en églises indépendantes.
En Amérique, ce fut une décentralisation un peu sauvage et chaque état faisait ce qu’il voulait, même si de manière légitime, selon la constitution. Cela a mené à des dérives inacceptables, avec une division Sud-Nord profonde et une guerre civile effroyable, suite à la sécession des états du Sud, dont les répercussions sont encore palpables aujourd’hui, 160 ans plus tard.
Ce n’est donc qu’au début des années 1860, soit plus de 70 ans après l’indépendance que l’Amérique trouva enfin des modalités équilibrées de fonctionnement. Cela fut sanctionné par deux ensembles de décisions : (1) l’abrogation de l’esclavage suite à l’amendement 13 à la constitution; (2) le renforcement du pouvoir fédéral qui réussit à créer une armée assez forte pour combattre les 11 états confédérés qui s’était mis en sécession pour défendre leurs économies basées sur l’agriculture extensive et l’esclavage. Un état central fort a permis d’imposer des règles communes pour toute l’Amérique. A partir de ce moment-là l’État mit un terme au désordre financier et l’équivalent de la banque d’Algérie, fut créée. C’est en 1861 seulement que le dollar américain, billet vert, fut mis en circulation. Auparavant, chaque banque émettait son dollar ! C’est plus tard en 1913 que le gouvernement fédéral mit en place le système moderne de Federal Reserve qui comprend la banque centrale fédérale, liée à 12 banques centrales régionales, un système qui servirait très bien le pays si on en comprenait l’utilité pour l’adapter.
Les leçons pour l’Algérie sont multiples. D’abord, les divisions dans un pays neuf sont considérables. Elles ne sont pas seulement une question de vision du futur, mais aussi une confrontation entre des intérêts différents. L’état central doit être fort, mais le fonctionnement ne peut se faire de manière centralisée. L’économie a besoin de liberté pour s’épanouir. L’équilibre Libertés-contraintes est instable et doit faire l’objet d’une gestion permanente. Même aujourd’hui, ce débat reste d’actualité aux États-Unis.
Il y a des domaines réservés à l’état central, même s’il peut partager avec les régions la gestion d’une partie de ces domaines. En dehors du domaine crucial de la défense et de l’armée, qui sont le monopole exclusif de l’état fédéral, la plupart des autres domaines de souveraineté sont partagés. En particulier, le domaine financier avec des banques centrales régionales et une fiscalité partagée fut une grande réalisation. Les domaines qui sont demeurés décentralisés sont l’éducation, la santé, le développement économique. Ces ajustements ont été précieux pour maintenir une activité économique dynamique, une grande innovation technologique et une stabilité sociale acceptable. Ce qui reste peu visible est le rôle des leaders dans ces ajustements. Voyons celui d’Abraham Lincoln qui fut le grand homme d’état de l’époque.
Abraham Lincoln a été le dirigeant qui a vécu et piloté ces transformations. On dit qu’il a sauvé l’Amérique de l’éclatement. C’était un homme intègre d’origine modeste. Rien ne le prédisposait à un grand destin. Réfléchi et sobre, il avait des convictions fortes et se dévouait complètement au service de son pays. Rien ne comptait plus pour lui que de sauver l’Amérique de l’anarchie sans lui enlever la liberté. Il a du faire cela dans un pays complètement divisé, sans avoir beaucoup de pouvoir. Il ne pouvait compter que sur sa force de conviction et sa popularité auprès du peuple. Sous-estimé par ses rivaux, cet homme simple et qui n’hésitait pas à dire ce qu’il pensait, paraissait insignifiant. On raconte qu’en 1932, encore jeune homme, il s’était enrôlé dans une milice locale pour combattre les Indiens. Il fut élu capitaine de la milice. Il raconta plus tard qu’il n’avait « vu aucun indien, mais participé à des disputes virulentes entre miliciens ! ».
Même si aujourd’hui les Américains célèbrent tous leurs présidents, c’est Abraham Lincoln, l’un des plus effacé d’entre eux, l’architecte de l’Amendement 13, qu’on considère comme le vrai père de la nation. C’est l’Américain le plus célèbre et considéré comme celui qui eut le plus d’influence sur le sort de l’Amérique. 16,000 livres lui ont été consacrés et seule sa statue apparait sur le complexe du Capitole. On considère aujourd’hui que c’est l’un des plus grands hommes d’État que l’humanité ait connu.
Les musulmans rappellent souvent cette phrase du prophète Mohammed (QSSL) : « Celui qui sert les autres est leur maître ». Lincoln est aujourd’hui au cœur d’un mouvement d’étude sur le leadership comme « servant les autres ».
On découvre qu’il est le prototype de beaucoup de dirigeants qui réussissent remarquablement, non pas parce qu’ils sont charismatiques et dominants, mais parce qu’ils sont effacés, écoutent, laissent de la place aux autres et grâce à cela sont capables d’amener les autres à prendre du recul et à se réconcilier malgré leurs différences. Ces dirigeants sont capables d’obtenir la collaboration des autres aussi parce qu’ils sont prêts à s’effacer pour les laisser prendre le bénéfice des résultats obtenus. On dit que Lincoln a légué à ses successeur une petite plaque qui disait : « il n’y a pas d’endroit où on ne peut pas aller, il n’y a rien qu’on ne puisse pas faire, si on est prêt à en donner le crédit à quelqu’un d’autre ! »

